Les chaires jumelles de Josselin et Carnac

Les œuvres religieuses de ferronerie datant des 17e et 18e siècles sont peu nombreuses en Morbihan, les œuvres en bois prédominant. Les chaires de Josselin et de Carnac restent des exemples rares en Bretagne et en France de cet art parfaitement maîtrisé par Eustache Roussin, maître serrurier. 

Les œuvres religieuses de ferronerie datant des 17e et 18e siècles, ne correspondant plus forcément à l’esthétique du temps, sont souvent remplacées par des ensembles néo-gothiques dans le dernier quart du 19e siècle. Composé majoritairement de tables de communion, ce corpus réduit est majoritairement anonyme, comme les vantaux du cimetière de l’église Saint-André de Crach ou la table de communion du bas-coté sud de la collègiale de Rochefort-en-Terre. Pour les œuvres civiles, ce corpus d’œuvres est encore plus limité, avec seulement quatre ensembles identifiés dont le portail du château de Treganteur en Guégon. Une étude de terrain, prolongeant un travail important de thèse de 20141 resterait à réaliser pour les demeures, urbaines ou rurales. L’étude des fonds d’archives privées pourrait également nous renseigner, comme dans le cas de cette porte de fer commandée par le comte de Ménoray en 1717 à Pierre et Thomas Hué de Rennes, pour l’entrée de son château de Locmalo2. Les archives de paroisses et de la cathédrale permettent de documenter ces quelques œuvres pour la seconde partie du 18e siècle, notamment celles du maitre-serrurier Eustache Roussin, pour les églises de Josselin et de Carnac. 

Eustache Roussin, maître serrurier

Eustache Marie Roussin est né le 10 juin 1724 à Josselin dans la paroisse de Notre-Dame du Roncier, dont l’église est au centre d’un des pardons mariaux les plus importants et anciens du Morbihan actuel, avec celui de Notre-Dame de Quelven en Guern. Chef-lieu du comté de Porhoët dépendant de la puissante famille des Rohan, cette cité médiévale connait un essor depuis le 15e siècle grâce au commerce des draps de laine. En 1755, Roussin y épouse Jeanne Dreano. S’il est qualifié de maître dans l’acte de mariage, on ignore actuellement son lieu et ses conditions d’apprentissage. Les villes proches de Rennes ou de Vannes semblent les lieux plus probables. Son frère ainé Joseph, menuisier, collabore régulièrement avec lui pour ces chantiers. Père de huit enfants, dont trois fils, Eustache est qualifié de maître-serrurier pour le baptême de son second fils en 1763. Son premier fils François (1757-1806) lui succède dans le métier. 
Les comptes de la paroisse de Notre-Dame du Roncier attestent d’une première commande en 1755. Il s’agit de pupitres pour un coût de 284 livres3 . Cité comme serrurier dans les comptes de 1757, il est qualifié d’entrepreneur dans l’acte de marché des grilles des fonts baptismaux4 en août 17645. Le dessin de cet ouvrage octogonal, présenté par Roussin, est discuté avec le général de la paroisse ainsi que l’iconographie de chaque écusson en tôle à deux faces et peint de huit panneaux : croix, couronne d’épines, lion (force), balance (justice), pélican (charité), olivier (paix), vaisseau assailli par la tempête (l’Église) et une couronne de Gloire. Un couronnement est placé sur chaque panneau des grilles, payées 1 200 livres, plus 48 livres pour son dessin. L’ouvrage est posé en juillet 1766 par Roussin, à qui le général passe une nouvelle commande, non identifiée, l’année suivante pour 431 livres6
Ces créations attirent sans doute l’intérêt des chanoines de la cathédrale Saint-Pierre de Vannes. Voulu par Charles-Jean de Bertin, évêque de Vannes, le chantier de reconstruction du chœur de la cathédrale va faire œuvrer, de 1768 à 1782, de nombreux artisans sous la direction l’abbé Duclos, chanoine. Les plans du nouveau chœur sont réalisés en 1767 par Philippe Guillois, ingénieur de la Marine de Lorient. 
 

Duclos passe contrat en septembre 1771 à Roussin7, qualifié ici de maître-serrurier, pour une grande grille qui fermera le chœur au-devant de l’autel. Les plans et dessins sont fournis par l’abbé et le ferronnier n’est autorisé à des modifications que ce ne soit pour y faire quelque chose de meilleur goût. Volutes, enroulements rocailles et feuilles d’ornements en tôle sont au programme de cette grille, pour laquelle Roussin a un délai de deux ans. En septembre 1773, l’abbé Duclos commande à Roussin dix balcons d’appui pour le triforium de la nef médiévale de la cathédrale à réaliser en un an8. En octobre 1775, le chapitre lui fait rajouter des grilles sur les côtés du nouveau chœur pour 9 sols la livre de fer façonné et posé, avec des accroches pour des rideaux d’hiver et lui demande de supprimer le couronnement de la grille d’entrée, sans doute aux armes de l’évêque de Bertin, décédé en 1774.

Une chaire à prêcher comme carte de visite

Avec ce chantier épiscopal, le maître artisan josselinais semble s’assurer une certaine réputation, mais c’est la chaire à prêcher réalisée pour sa paroisse natale qui lui apporte toutefois notoriété. L’église Notre-Dame du Roncier, reconstruite de la fin du 14e au début du 16e siècle, connaît à cette époque de nombreux travaux financés par les oblations et dons des pèlerins. Les anciennes chapelles et le chœur sont aménagés avec l’autorisation des seigneurs prééminenciers, les Rohan, qui résident à Paris et délaissent le château de la ville. Les fabriques du lieu demandent à Roussin une nouvelle chaire pour le prédicateur. Souvent datée par erreur de 1775-1776, sa fabrication ne débute qu’en 1781 comme l’atteste l’avance de 300 livres que reçoit Roussin9. Elle n’est finie qu’en 1785, avec l’intervention du menuisier Joseph Le Jeune qui réalise la sculpture des tétramorphes10 du piédestal, la rampe couverte de tôle, la Gloire de l’abat-voix et un Christ bénissant portant l’Agneau sur le panneau dorsal. 
Contrairement à la majorité des chaires contemporaines réalisées en Bretagne par des menuisiers, celle-ci est composée de panneaux d’escalier et de cuve, d’un piédestal et d’un couronnement intégralement réalisés en ferronnerie rivetée. C’est très probablement à Rennes, au sein du chantier de la basilique Saint-Sauveur que Roussin trouve son inspiration11. Dans cette église, une chaire en ferronnerie est achevée en 1781 par le maitre-serrurier Jean Guibert (1748-1815), à partir du plan d’Albéric Graapensberger, artiste allemand. Les panneaux sont ici ornés de médaillons entourés de palmes et suspendus par des rubans, sur des lignes droites néo-classiques, plus contemporaines. Les panneaux de Josselin seront encore composés dans le goût Rocaille, avec volutes et enroulements, tôles en applique figurant acanthes, pistils et feuillages. Ce programme ornemental de Roussin, un peu daté, est toujours utilisé en 1788 pour les tables de communion de Notre-Dame du Roncier12. Quoique peu moderne, la chaire de Josselin séduit néanmoins la fabrique  de l’église Saint-Cornély de Carnac en 1782. 

Une chaire jumelle à Carnac

C’est sans doute à l’issue du pardon de Josselin du 15 août de cette année que ses représentants contactent Eustache Roussin. L’église de Carnac, dont la reconstruction a commencé vers 1660, est un chantier permanent, grâce aux recettes substantielles du pardon et de la foire qui se déroule le 13 septembre de chaque année. Le saint patron pape est le protecteur des bovidés, qui composent un élément essentiel dans la vie rurale du Morbihan aux 17e et 18e siècles. Retables en calcaires d’Olivier Martinet et de Guillaume Gravay, voûtes peintes par les Le Corre-Dupont de Pontivy et Galmay de Mauléon, les meilleurs artisans sont sollicités pour la renommée et le décor du lieu. Les trésoriers de la fabrique, Corneille et Gilles Le Rouzic et le recteur René le Baron discutent en juillet 1783 des devis, dessin et plan terrein13  fournis par Roussin, qualifié à nouveau d’entrepreneur14. Les variantes par rapport à Josselin sont assez nombreuses, afin d’avoir semble-t-il une chaire originale : une seule rampe d’escalier contre deux à Josselin, une porte droite pour la cuve et non en tombeau. Le cartel de l’abat-voix représentera un saint Esprit, tandis que la cuve sera décorée sur le panneau frontal d’un bas relief de St Corneille pape avec la thiare et la chappe en draperie. Toutefois, les hauteurs des deux chaires sont similaires et le limon en dehors sera d’une corniche en fer du même profil que la corniche du bas de la cuve, garni de diamants et comme celle de Notre-Dame de Josselin et les attributs des quatre évangélistes seront placés comme ceux de la ditte chaire de Notre-Dame à Josselin. La taille des fers employés est le point le plus discuté avec les commissaires de Carnac et chaque taille de ligne, pour tous les éléments du dessin cotés par une lettre, est examinée, afin de faire sans doute quelques économies. Si le maitre-serrurier doit fabrication, transport et installation, la fabrique fournit plâtre et plomb pour le scellement. Comme à la cathédrale de Vannes, il sera permis au dit Roussin d’ajouter, s’il le juge, au dessein de la chaire pour son ornement, sans qu’il puisse diminuer. 
 

Enfin, le treizième et dernier article du contrat prévoit que lors de la vérification, le dit Roussin représentera le dessein d’élévation et le plan par terre et le tout sera conforme à celle de Notre Dame de Josselin.  Les commissaires donnent un an pour la réalisation de cette chaire, qui doit être installée pour le prochain pardon. Toutefois, le résultat final ne correspond pas au marché, car le piédestal sculpté ne semble pas avoir été réalisé et en lieu et place de la représentation du saint dédicataire, Roussin réalise un discret monogramme avec ses initiales entrelacées, sous une croix placée au centre du panneau frontal. Une plaque de tôle, sans doute replacée lors de la dernière restauration, indique également la date et le nom du ferronnier. Roussin signe par deux fois son œuvre, au cœur d’une des nefs les plus fréquentées de Bretagne. 

D’autres œuvres attribuées à Roussin restent à identifier formellement comme les croix monumentales de Vannes et Séné, ou le portail du château de Tréganteur. Toutefois, ces deux chaires à prêcher du dernier quart du 18e siècle restent des exemples rares en Bretagne et en France. Elles illustrent une certaine audace des fabriques qui ont recours à l’art de la ferronnerie et non à la menuiserie. Elles nous renseignent sur la concurrence des lieux de pardons, dans la surenchère décorative de leurs églises. Enfin, ces chaires attestent également d’une production originale, quoiqu’un peu désuète, de ce maitre serrurier décédé en 1806, à l’âge de 82 ans et qualifié alors de rentier.  

Notes de l'auteur

  1. L’art de la Serrurerie en Bretagne aux XVIIe et XVIIIe siècles, par Carine Desrondiers, Thèse soutenue en 2014 à Paris 4, École doctorale Histoire de l’art et archéologie en partenariat avec Centre André Chastel, sous la direction de Marianne Grivel.
  2. Archives départementales du Morbihan, E 5575.
  3. Archives départementales du Morbihan, G 1290. Œuvres disparues.
  4. Œuvre remplacée vers 1880.
  5. Archives départementales du Morbihan, G 1126.
  6. Archives départementales du Morbihan, G 916. Il pourrait s’agir de la grille présentant actuellement un tronc -reliquaire, près de la chapelle de la Vierge.
  7. Archives départementales du Morbihan, 73 G 02.
  8. Archives départementales du Morbihan, 73 G 02. Œuvres disparues.
  9. Archives départementales du Morbihan, G 1290. Le premier paiement représente généralement un tiers de la somme totale, soit 900 livres.
  10. Les quatre évangélistes sont représentés sous la forme allégorique du tétramorphe : l'homme ailé ou l'ange pour Matthieu, le lion pour Marc, le taureau pour Luc et l'aigle pour Jean.
  11. Le modèle de la chaire de de la collégiale de Jargeau (Loiret), réalisée par Perdroux en 1752, lui est sans doute inconnu.
  12. Actuellement dans la chapelle de la Vierge et une chapelle du collatéral nord.
  13. Plan de masse.
  14. Archives départementales du Morbihan, 30 J 24.
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