«Deuxième usine en importance des 5 départements bretons, seul établissement digne de ce nom de tout le Morbihan, les Forges d’Hennebont, qui emploient 1 200 salariés et font vivre près de 10 000 personnes, sont à nouveau en difficulté. (…) Les forges d’Hennebont fabriquent du fer-blanc, des tôles diverses, des pièces d’acier et de fonte (60 à 70 tonnes par an). Le gros de la clientèle est constitué en France par les conserveurs de la côte et aussi par les chantiers de construction navale, les fabricants de machines agricoles (note).» Ce sont en ces termes que la presse spécialisée présente la seule véritable usine présente dans le Morbihan en 1963.
Des difficultés structurelles

Le périodique poursuit sa présentation : « Les ennuis remontent à la Libération. L’Occupation jusqu’en 1945 de la poche de Lorient a handicapé considérablement l’entreprise qui a ainsi pris un an de retard vis-à-vis de ses concurrents. D’autre part, une grosse erreur a été commise dans le cadre des essais de modernisation qui furent alors tentés : le nouveau train de laminage à chaud, acheté aux USA se révélait dès son achat, démodé(note) ».
En effet, dès 1953, les Forges commencent à enregistrer leurs premières pertes ; en 1955, elles sont au bord de la faillite. En 1957, lorsqu’une centaine d’ouvriers est licenciée, le maire et conseiller général d’Hennebont, le Dr Thomas crée le Comité de défense des Forges. Il avance l’argument que les Forges pourraient être sauvées en investissant pour leur modernisation. Or l’État, selon lui, invoque l’éloignement géographique(note), et l’absence d’investissement de la part de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA).
Pour autant, l’État apporte son soutien économique par le versement de diverses subventions. Une nouvelle Société d’exploitation des Forges d’Hennebont est constituée en janvier 1958. En septembre 1962, une éclaircie économique s’opère avec La Firme Giebel, entreprise de la Ruhr (Allemagne). Spécialisée dans le revêtement et la galvanisation des métaux, l’entreprise s’engage à acheter la plus grande partie de l’acier produit à Hennebont, à un prix supérieur au prix du marché français, mais inférieur à celui de la Ruhr. Un contrat de 6 mois, renouvelable par tacite reconduction, court jusqu’en juin 1964.
1963, une année sombre
Mais dès 1963, celui-ci est résilié, pérennisant les difficultés financières. La Firme préfère se tourner vers l’acier produit en Belgique et en Italie, moins cher que celui d’Hennebont.
Deux visions s’opposent alors quant à l’avenir des Forges. D’un côté, celle du Comité de défense, du CELIB(note) et de toute une population qui souhaite continuer de faire vivre les Forges, de l’autre, celle du gouvernement qui désire installer de nouvelles entreprises pour permettre la reconversion future d’ouvriers des Forges.
Un comité interministériel, réuni le 30 mai 1963, temporise en maintenant l’activité des Forges pendant quelque temps, assurant ainsi travail et salaire aux ouvriers. Les pouvoirs publics démarchent en parallèle les grands groupes industriels pour qu’ils s’installent dans la nouvelle zone industrielle de Kerpont à Caudan(note) aménagée à l’initiative du Conseil général du Morbihan. Quelle que soit la stratégie choisie, tous les acteurs locaux ont conscience du poids économique et social des Forges d’Hennebont.
En 1963, la CGT rédige une note présentant les conséquences que pourrait avoir, sous différents aspects, la fermeture des forges et le réemploi du personnel(note). Ainsi, sur les 1 390 employés, 1 377 se verraient éloignés de leur domicile. 856 ont entre 35 et 55 ans alors que les nouvelles usines telle que celle de Michelin récemment implantée à Vannes souhaitent avoir un personnel jeune (pas plus de 35 ans). Les 264 employés âgés de 55 à 65 ans sont estimés non reclassables, et restant à la charge du CECA, de l’Assedic et de la Caisse de chômage. Pour les 270 employés âgés de 20 à 35 ans, les perspectives de reconversion sont vues plus positivement. Les Forges comptent une majorité d’employés mariés, avec un total de 2 277 enfants de moins de 18 ans.
La fermeture des Forges ne serait pas non plus sans conséquence pour les entreprises qui travaillent avec elles : les fournisseurs de ferraille, les fours à chaux, les Kaolins de Bretagne, les transporteurs et les dockers locaux, et les mines de fer du Maine-et-Loire. Il ne faut pas oublier non plus celles qui gravitent autour de l’usine des Forges : artisans et commerçants locaux, petites entreprises liées à la fourniture du fer blanc. À cette époque, la Bretagne connaît un exode massif des campagnes vers les villes ; pour l’endiguer, il faudrait créer de nombreux emplois dans les domaines du secondaire et du tertiaire.
En septembre 1963, le déficit des Forges s’élève à 23 820 000 francs(note), auxquels s’ajoutent plus de 5,5 millions investis par l’administrateur judiciaire. Le dépôt de bilan est inévitable.
La mobilisation de tout un territoire
C’est toute une population à la conscience ouvrière forte qui lutte pour la survie de son quotidien à chaque défaillance de l’entreprise.
Le 18 juin 1958, dans un élan de solidarité, les commerçants baissent le rideau pour rejoindre un cortège de 3 000 personnes qui, élus en tête, marchent vers Hennebont. Quatre ans plus tard, le 28 mars 1962, la mobilisation s’intensifie lors d’une grande marche sur Lorient réunissant plus de 6 000 manifestants. Malgré une météo capricieuse, les travailleurs affluent de toutes parts pour se rassembler à l'ancienne gare routière, point d'orgue d'une progression constante des effectifs tout au long du parcours(note).
Signée le 10 mars 1963, une motion intersyndicale alerte sur la situation des travailleurs des Forges, notamment sur leurs bas salaires et l’incertitude du lendemain. Le 18 avril, une grève de 24 heures s’accompagne d’une marche sur Hennebont. 1 500 personnes y participent. Une délégation syndicale et des élus, des membres du Comité de défense des Forges d’Hennebont sont successivement reçus au ministère de l’Industrie (24 avril et 8 mai).
Au cours des différentes manifestations qui se succèdent, paysans, commerçants, artisans défilent à aux côtés des ouvriers, à l’instar de la journée du 22 juin 1963. Entre 5h50 et 8h, un barrage filtrant est installé sur la route nationale 24 à Hennebont-ville, avec 300 ouvriers des Forges et une dizaine de tracteurs. Vers 8h30, les ouvriers des Forges demeurant à Inzinzac-Lochrist se rassemblent, avec une forte présence de femmes et d’enfants. Un cortège de 1 500 à 1 600 personnes s’élance à 9h15, précédé par 8 tracteurs, les membres du Comité de défense et les porteurs de pancartes et banderoles, pour arriver place de la mairie, à Hennebont, à 10h10. Les pancartes témoignent de l’implication de la population (femmes, commerçants, paysans, artisans …), tout comme la présence d’élus locaux, des présidents des chambres d’Agriculture et du Commerce, et du CELIB. On peut notamment y lire : « Commerçants solidaires », « les paysans sont là », « les femmes dans la lutte », « CGT, CFTC, FO, tous unis pour assurer l’avenir des Forges », « les artisans sont là(note) ».
Manifestation des Forges, 1963. Archives départementales du Morbihan, 19 Fi 90, 93-94
Le dépôt de bilan officialisé provoque naturellement de fortes mobilisations le mois suivant. La plus importante a lieu le 26 octobre 1963 à Lorient : plus de 8 000 personnes présentes selon les renseignements généraux ; 10 000 à 25 000 selon la presse locale(note). Pour loger les policiers mobilisés pour cette journée, le centre de vacances de Puteaux, à Ploemeur, est réquisitionné. Seule la presse locale est conviée pour relater cette journée (Le Télégramme, Ouest France et La Liberté du Morbihan). Celle-ci aboutit à une rencontre avec le délégué général à l’Aménagement du territoire, Olivier Guichard. Par ailleurs, cette même journée, 1 000 personnes manifestent à Pontivy et à Vannes tandis que quelques centaines de Bretons se mobilisent dans la capitale.
Une semaine décisive
La situation se dégrade inexorablement début 1966. Selon les pouvoirs publics, il devient impossible de faire des Forges une usine sidérurgique rentable, même en la modernisant. L’État réfléchit dès lors à la reconversion du personnel. Le 1er avril 1966 à Vannes, une entrevue est organisée avec le ministre de l’Industrie mais aussi président du conseil général du Morbihan, Raymond Marcellin. En avril et mai, plusieurs débrayages (note) ont lieu. Début mai 1966, une note des Renseignements Généraux indique également que « les syndicats gardent l’espoir d’une augmentation des salaires (note) » ; les Forges comptent alors 1 380 salariés.
Au matin du lundi 16 mai, les espoirs des travailleurs sont douchés à la parution d’un article du quotidien Ouest-France annonçant que « les forges d’Hennebont vivent leurs derniers mois d’activité(note) » Un rapport des Renseignements généraux rapporte : « à 8h45, environ un millier d’ouvriers se trouvaient rassemblés devant la Direction. L’article [de presse] (…) était pour quelque chose dans cet important rassemblement. Même les ouvriers au repos étaient au rendez-vous et l’émotion était aussi vive chez les ouvriers que dans le personnel de la Direction ».
Un message téléphoné de la gendarmerie à 10h30 rend compte d’un échange entre les délégués syndicaux et le directeur des forges précisant que ce dernier « n’avait reçu aucune communication de Paris. Il a calmé les délégués en précisant que la presse est souvent menteuse et leur a dit que ce n’était pas possible (la fermeture des forges) étant donné qu’il y avait une réunion prévue à Paris(note) »
Deux jours plus tard, la fermeture des Forges est officialisée. Un nouveau rapport des renseignements généraux relate : « la nouvelle de la fermeture progressive des Forges d’Hennebont, annoncée mercredi soir 18 mai par la radio et la télévision, confirmée jeudi matin par les délégués du comité de défense des Forges de retour de Paris, a jeté une profonde consternation aussi bien dans les familles des ouvriers que dans les milieux commerciaux et paysans de Lochrist et d’Hennebont(note). » La Liberté du Morbihan titre : « Stupeur à Hennebont : les Forges vont fermer !(note) »
Quelques jours plus tard, lors d’une réunion à la préfecture du Morbihan en présence de Raymond Marcellin, ce dernier explique au maire d’Hennebont, Eugène Crépeau : « Je veillais à ce que le comité de défense soit informé le premier. Or, il y a eu une indiscrétion dans la presse (le lundi après la Biennale de Lorient) et nous nous sommes trouvés dans l’obligation de brusquer les choses.(note) »

La population locale se mobilise pour le réemploi de la totalité de la main d’œuvre. Le 14 juin, ce sont les femmes et les enfants des métallurgistes qui manifestent sur un parcours de 13 km entre Lochrist et Hennebont. Plusieurs membres des conseils municipaux d’Inzinzac-Lochrist, d’Hennebont, Lanester et Lorient se joignent au mouvement ainsi que le curé de Lochrist, les représentant syndicaux des forges et les délégués des commerçants d’Hennebont. Une délégation de six femmes est reçue par le sous-préfet de Lorient qui reçoit en mains propres les revendications des manifestantes(note). Une cinquantaine d’enfants des écoles de Lochrist qui avaient fermé leurs portes portent des pancartes sur lesquelles on peut lire « Les touristes , c’est bien du travail c’est mieux » « « Si papa travaille, l’enfant ne jeûne pas « « Il faut sauver les foyers » « Restons en Bretagne(note) ».
Le commissaire de Lorient consigne dans son rapport : « Groupée devant la sous-préfecture, la foule se faisait de plus en plus bruyante, de minute en minute, apostrophant parfois avec animosité le service d’ordre. Les grilles de la sous-préfecture furent violemment secouées, car l’atmosphère était très tendue. Vers 16h30, sept cars ramènent les manifestants à Hennebont après avoir reçu comme garantie « que les ouvriers des forges ne seront pas licenciés avant qu’il n’y ait eu d’autres emplois à leur offrir(note) ».
À leur retour dans la cité hennebontaise, les femmes bloquent le pont Jehanne la Flamme reliant les deux rives de la ville. Elles sont rejointes par 250 ouvriers débrayant à cet effet. Le commissaire rapporte : « le barrage prenant une forme spectaculaire par la présence d’une locomotive et d’une rame de quelques wagons de marchandises de l’usine des Forges, amenées depuis la gare d’Hennebont et arrêtées au milieu de la chaussée. Le Pont du bonhomme était également bloqué au même instant par un « commando » d’ouvriers ainsi que le pont du temple à Lochrist. Ainsi, le blocus d’Hennebont dura une heure environ(note) ».
Manifestation des femmes, 14 juin 1966. Archives départementales du Morbihan, 934 W 69
Une fermeture progressive et un reclassement difficile

Pour rassurer la population locale, le gouvernement compte sur une fermeture progressive, en espérant notamment reclasser les ouvriers dans une nouvelle entreprise : la SBFM (Société Bretonne de Fonderie et de Mécanique) appartenant au groupe automobile Renault.
Le jour de la manifestation des femmes et des enfants des métallurgistes, la commission départementale rend ses conclusions, après s’être rendue à Bayonne pour s’intéresser à la reconversion du personnel des Forges de l’Adour (Pyrénées-Atlantiques). Selon elle, la reconversion du personnel d’Hennebont ne serait pas aussi difficile que celle des Forges des Pyrénées. Elle invite à visiter l’usine de la SBFM située dans la zone industrielle de Kerpont. Le conseil général du Morbihan tient une séance extraordinaire le 4 juillet 1966 et valide le projet de reconversion du personnel des Forges, notamment vers ces nouvelles usines.
Cependant, avec une moyenne d’âge de 44 ans, le personnel est considéré comme âgé par les potentiels recruteurs. La SBFM souhaite une population ouvrière de moins de 34 ans comme le craignait le syndicat de la CGT, et embauche moins que prévu parmi les ouvriers des Forges. Au 14 décembre 1966, 400 ouvriers ont quitté l’usine ; 178 ont rejoint la SBFM, 11 l’usine Donval, 109 sont en pré-retraite et 102 exercent une autre activité(note).
Les Forges ferment définitivement leurs portes le 31 août 1967(note).
En octobre 1967, les syndicats se mobilisent de nouveau pour faire le bilan des promesses exposées par le gouvernement dans le Livre blanc consacré au problème de la conversion des Forges d’Hennebont. Sur les 1 357 ouvriers qui restaient à le fermeture, 672 ont été reclassés, notamment à la SBFM. Mais les 685 restants sont confrontés à des problèmes de reconversion, en raison de leur âge. Le Comité de défense avance que seuls 339 emplois ont été fournis par les usines de Kerpont et que 667 personnes restent sans aucune perspective de réemploi(note).
Des ressources documentaires importantes
Le sujet des Forges a été très suivi par les autorités locales, au-delà de leur fermeture. On retrouve donc plusieurs dossiers dans les fonds du préfet (934 W 66 à 74) et de la sous-préfecture de Lorient (985 W 48 à 50). Lors des nombreuses crises de l’entreprise, les services des renseignements généraux et de la gendarmerie dressent des rapports circonstanciés qui permettent de suivre quasiment heure par heure le climat social des Forges. Les articles de presse s’y rapportant sont également consignés dans ces fonds. Les syndicats ont également été très impliqués, notamment en participant au Comité de défense. En avril 2026, le syndicat CGT du Morbihan a déposé ses archives aux Archives départementales, dont un dossier sur cette affaire.
Article rédigé par Alexandra DUTHEIL, service des archives départementales et Bénédicte PIVETEAU, service du patrimoine
Notes de l'auteur
- Extrait de la revue Les Informations industrielles et commerciales, n° 940, 26 avril 1963. Archives départementales du Morbihan, 934 W 66
- Extrait de la revue Les Informations industrielles et commerciales, n° 940, 26 avril 1963. Archives départementales du Morbihan, 934 W 66
- La Bretagne se trouve à l’opposé des régions sidérurgiques françaises, au nord et à l’est
- Comité d’étude et de liaison des intérêts bretons
- Dossier sur le projet de création de la SBFM à Caudan. Archives départementales du Morbihan, 934 W 44
- Note, 1963. Archives départementales du Morbihan, 316 J
- Nouveaux francs
- L’usine à fer de Kerglaw sur le Blavet cent ans de vie ouvrière aux forges d’Hennebont par Gaby Le Cam, Société d’archéologie et d’histoire du pays lorientais.
- Note des renseignements généraux, 22 juin 1963. Archives départementales du Morbihan, 985 W 49
- 10 000 selon Ouest France ; 25 000 selon La Liberté du Morbihan
- Un débrayage est un arrêt de travail de courte durée effectué par les salariés d’une entreprise afin de faire aboutir des revendications d'ordre professionnel.
- Note des renseignements généraux du 2 mai 1966. Archives départementales du Morbihan, 985 W 49
- Article de presse d’Ouest-France, 16 mai 1966. Archives départementales du Morbihan, 934 W 72
- Message téléphoné de la gendarmerie, 16 mai 1966 à 10h30. Archives départementales du Morbihan, 934 W 72
- Rapport des renseignements généraux, 20 mai 1966. Archives départementales du Morbihan, 934 W 69
- Article de presse de La Liberté du Morbihan, 21 mai 1966. Archives départementales du Morbihan, 934 W 68
- Compte rendu de la réunion sur le problème des Forges, 27 mai 1966. Archives départementales du Morbihan, 934 W 73
- Rapport du commissariat central de police de Lorient, 15 juin 1966. Archives départementales du Morbihan, 934 W 69
- Plan détaillé du commissariat central de police de Lorient, 15 juin 1966. Archives départementales du Morbihan, 934 W 69
- Plan détaillé du commissariat central de police de Lorient, 15 juin 1966. Archives départementales du Morbihan, 934 W 69
- Plan détaillé du commissariat central de police de Lorient, 15 juin 1966. Archives départementales du Morbihan, 934 W 69
- Courrier adressé par le préfet du Morbihan au cabinet du premier ministre, 14 décembre 1966. Archives départementales du Morbihan, 934 W 73</p>
- Les sirènes se sont tues samedi aux Forges d’Hennebont, article d’Ouest-France, 5 août 1967. Archives départementales du Morbihan, 985 W 50</p>
- Ce document est rédigé en mai 1966 par le premier ministre.
- Note des renseignements généraux du 25 octobre 1967. Archives départementales du Morbihan, 985 W 50













